Abus et harcèlement : Water Polo Canada poursuivie au civil pour plus de 5 millions

Les plaignantes allèguent que la fédération a été négligente et la tiennent responsable des abus physiques, psychologiques et émotionnels ainsi que du harcèlement sexuel qui auraient été perpétrés par quatre membres du personnel d’entraîneurs : Daniel Berthelette, Patrick Oaten, Guy Baker et Baher El Sakkary, qui ne sont pas poursuivis personnellement.

Les abus allégués auraient été commis à l’endroit de Sophie Baron La Salle, Katrina Monton, Stephanie Valin et A.A., comme identifié dans la procédure légale, entre les années 2004 et 2016.

Stephanie Valin aux Championnats du monde de 2013, à Barcelone

Photo : Getty Images / Alexander Hassenstein

Cette poursuite au civil déposée à la Cour supérieure de l’Ontario allègue que les règnes de Berthelette, de Baker et d’El Sakkary ont été marqués par l’intimidation, les accès de violence et les menaces.

« Daniel Berthelette aurait prévenu ses joueuses qu’il apporterait une carabine ou un bâton de baseball à la piscine pour les tirer ou les battre lorsqu’elles livraient une mauvaise performance. »

— Une citation de  Extrait de la requête no CV-22-00089137-0000

Berthelette avait déjà dirigé l’équipe nationale avant d’être congédié par WPC en 2001 pour des méthodes d’entraînement qualifiées d’abusives. Il a été réembauché en 2003 par la fédération, indique la poursuite.

Toujours selon le document de cour, l’entraîneur menaçait aussi de s’en prendre aux familles des athlètes pour les mêmes raisons. Il aurait décrit en détail aux joueuses son passé violent et ses affiliations avec la mafia, les Hells Angels et de dangereux amis gangsters afin de cimenter son autorité et prouver le sérieux de ses menaces.

Berthelette se serait vanté aux athlètes de pouvoir s’en tirer avec un meurtre et leur racontait des scénarios détaillés sur la façon qu’il utiliserait pour tuer quelqu’un et disposer du cadavre.

Un homme parle à une joueuse.

Daniel Berthelette

Photo : FACEBOOK/CAMO WATER POLO

Les allégations contenues dans cette poursuite déposée en avril 2022, mais transmise jeudi à Water Polo Canada, n’ont pas encore été prouvées en cour et aucune défense n’a encore été produite en réponse à ce qui est allégué.

Pour sa part, Guy Baker aurait exprimé sa rage en lançant des bouteilles d’eau en direction des athlètes et en distribuant des coups de poing à tout ce qui était à sa portée.

On peut aussi lire dans la poursuite que Baher El Sakkary, alors entraîneur de l’équipe nationale junior, lançait des chaises, des clés et des ballons vers les athlètes.

Invitée à réagir à cette poursuite, la fédération a fait parvenir à Radio-Canada Sports une courte déclaration par courriel en fin de journée.

Water Polo Canada croit que tous les athlètes de water-polo canadien ont le droit d’évoluer dans un milieu sportif sécuritaire et inclusif, de la piscine municipale jusqu’à la piscine olympique. Nous demeurons fermement engagés envers la Formation sur la sécurité dans le sport. Nous examinerons en profondeur la procédure judiciaire reçue aujourd’hui, dans les jours et les semaines à venir.

Allégations de harcèlement sexuel

Les plaignantes prétendent avoir été victimes de harcèlement sexuel de la part notamment de leur ex-entraîneur Patrick Oaten.

Selon les allégations, ce dernier aurait discuté ouvertement de sa vie sexuelle avec les plaignantes. Il aurait aussi décrit ses standards de beauté et raconté aux athlètes qu’il préférait les seins en forme de larmes et qu’il était attiré par les faux seins.

Des nageuses sont en cercle dans la piscine et autour et écoutent les consignent de l'entraîneur.

L’entraîneur Patrick Oaten avec l’équipe féminine de water-polo aux Championnats du monde à Melbourne, en 2007

Photo : Getty Images / Vladimir Rys

Oaten aurait commenté le corps des plaignantes et comparé leurs fesses à celles des joueuses d’autres formations.

Selon la poursuite, Baher El Sakkary aurait tenu à plusieurs reprises des rencontres avec des membres de l’équipe junior dans sa chambre d’hôtel, vêtu seulement d’un sous-vêtement.

« Pendant ces réunions, il lui serait arrivé de tenir un tableau blanc à la hauteur de ses parties génitales, forçant les athlètes à fixer le tableau pendant qu’il discutait apparemment de stratégies de match. »

— Une citation de  Extrait de la requête no CV-22-00089137-0000

Quant à Daniel Berthelette, il aurait fait part à l’équipe de ses pratiques sexuelles et de son penchant pour les prostituées.

« Berthelette leur a dit qu’il voulait coucher avec toutes les athlètes de l’équipe afin de découvrir qui était lesbienne. »

— Une citation de  Extrait de la requête no CV-22-00089137-0000

Berthelette aurait fréquemment commenté le buste de Sophie Baron La Salle devant d’autres athlètes sur le bord de la piscine. Alors que la poitrine de l’athlète se développait à la puberté, l’entraîneur aurait dit à tout le monde que Sophie avait de faux seins.

Des frictions avec le personnel de soutien?

Dans la poursuite, on reproche à Guy Baker d’avoir ostracisé le personnel de soutien de WPC qui était en désaccord ou remettait en question son comportement abusif. En 2013, il aurait qualifié de traître la physiothérapeute Marie-Pier Fafard qui avait commencé à prendre des notes sur lui.

Il aurait dit aux athlètes que s’ils étaient au Far West, on réglerait ça avec des fusils.

Guy Baker

Guy Baker

Photo : Coutoisie : waterpoloplanet.com

Guy Baker aurait encouragé les athlètes à ne plus faire confiance à Marie-Pier Fafard. Devant l’intimidation prétendue de Guy Baker, la physiothérapeute aurait finalement quitté WPC.

Toujours selon la poursuite, une situation similaire serait survenue avec une autre spécialiste. Pendant un camp d’entraînement en Floride, Guy Baker aurait réprimandé la psychologue Shaunna Taylor après qu’elle eut exprimé une vision différente de la sienne. Il lui aurait ensuite interdit de manger avec les athlètes et ordonné à celles-ci de l’éviter.

Shaunna Taylor aurait aussi rompu les liens avec Water Polo Canada. D’autres membres du personnel, dont l’entraîneuse adjointe Johanne Bégin de même que certaines joueuses, auraient quitté l’équipe en raison du comportement abusif de Guy Baker.

Après le départ de la psychologue Shaunna Taylor, Guy Baker aurait présenté aux membres de l’équipe une nouvelle consultante qu’il venait d’embaucher, Kim Everist.

Selon le document déposé en cour, Baker aurait laissé entendre qu’elle était la nouvelle psychologue et a encouragé les athlètes à discuter ouvertement avec elle.

« Il serait apparu plus tard que Kim Everist était l’amie de cœur de Guy Baker et qu’elle n’était pas une psychologue qualifiée. La poursuite stipule que tout ce que les athlètes confiaient à Everist, y compris des détails intimes, était répété à l’entraîneur Baker. »

— Une citation de  Extrait de la requête no CV-22-00089137-0000
Une joueuse de water-polo tient le ballon dans sa main droite.

Sophie Baron La Salle

Photo : Getty Images / Clive Rose

Une première dénonciation

En 2013, c’est un entraîneur de plongeon du même lieu d’entraînement qui aurait dénoncé les agissements de Guy Baker à Water Polo Canada. Selon le document de cour, la psychologue Penny Werthner aurait été mandatée par la fédération pour enquêter. Lorsque Baker l’a su, il aurait rencontré les athlètes une à une pour les encourager à mentir sur le climat de travail.

Les poloïstes auraient été trop intimidées pour parler librement à Penny Werthner. Cette dernière, alertée par le concert d’éloges des athlètes envers Guy Baker, aurait recommandé à la fédération d’agir. Water Polo Canada a plutôt forcé l’équipe, d’après les allégations, à continuer de voyager et à s’entraîner avec Baker, dont le comportement aurait empiré.

Une situation devenue insoutenable pour Katrina Monton, peut-on lire dans la poursuite, qui s’imaginait foncer dans un mur de tunnel avec sa voiture pour échapper aux entraînements avec Guy Baker.

Berthelette surnommé Dr Dan

Selon les allégations, les athlètes avaient surnommé Daniel Berthelette Dr Dan parce qu’il tentait de soigner lui-même les mains blessées de ses athlètes au lieu de leur offrir une aide médicale appropriée.

« Berthelette aurait tenté à maintes reprises de replacer le pouce disloqué de Katrina Monton alors qu’elle criait et pleurait. Il se serait seulement arrêté quand une autre athlète est intervenue. »

— Une citation de  Extrait de la requête no CV-22-00089137-0000
Une joueuse de water-polo, dans l'eau, tient un ballon dans sa main droite.

Katrina Monton

Photo : Water-polo Canada

Tout comme Berthelette, les trois autres entraîneurs auraient aussi minimisé les blessures. Guy Baker, selon la poursuite, se méfiait des médecins et qualifiait les diagnostics de commotions cérébrales debullshit (foutaises).

La poursuite reproche par ailleurs aux entraîneurs d’avoir négligé le bien-être physique des athlètes. En pleine chaleur à Hawaï, les joueuses auraient supplié Patrick Oaten de prendre une pause pour boire de l’eau. Ce dernier aurait refusé en disant et en désignant la piscine : Il y a de l’eau partout autour de vous.

Aux Jeux panaméricains juniors de 2004, au Salvador, les plaignantes allèguent que Baher El Sakkary aurait forcé des athlètes à s’entraîner dans l’eau, même si elles étaient fiévreuses et vomissaient.

Une relation malsaine avec l’alcool?

Selon les plaignantes, Daniel Berthelette arrivait souvent aux entraînements en état d’ébriété ou avec la gueule de bois. Il lui arrivait aussi de rater des matchs du matin et des entraînements à cause de sa consommation.

Le logo de la Fédération canadienne de water-polo

Le logo de la Fédération canadienne de water-polo

Photo : Courtoisie : waterpolo.ca

Berthelette aurait aussi offert de l’alcool à ses athlètes pour les récompenser après une bonne performance et aurait exercé de la pression pour qu’elles l’accompagnent au bar. Toujours selon le document de cour, il encourageait les beuveries et incitait les mineures à consommer.

« L’entraîneur prônait l’alcool au volant et expliquait aux joueuses comment éviter de se faire prendre. »

— Une citation de  Extrait de la requête no CV-22-00089137-0000

Entre 2004 et 2016, alors qu’elles étaient sous la gouverne de Water Polo Canada, les plaignantes disent avoir été victimes de chantage financier et de dénigrement corporel. Elles allèguent aussi que la fédération les a découragées à chercher des occasions à l’extérieur de l’organisation, soit pour leur éducation ou pour leur carrière sportive. Berthelette et Oaten auraient même bloqué des invitations de recruteurs, leur disant que les athlètes n’étaient pas intéressées.

La culture en interne de Water Polo Canada

Les plaignantes reprochent à certains membres du personnel de soutien et à la direction d’avoir été témoins et/ou d’avoir toléré les abus. Rappelons que seule Water Polo Canada est poursuivie.

Alain Delorme

Alain Delorme

Photo : Courtoisie : insquebec.org

On allègue que le physiothérapeute de l’équipe Félix Croteau, tout comme le préparateur physique Alain Delorme, a contribué activement à l’environnement toxique. Croteau aurait fait des commentaires sexuels aux joueuses pendant qu’il les traitait.

Delorme aurait créé, pour sa part, les vendredis sans filtre au cours desquels il incitait le groupe à faire des blagues sexuelles, homophobes et racistes. Il aurait lui-même fait des blagues à caractère sexuel et raciste.

Danièle Sauvageau

Danièle Sauvageau

Photo : Radio-Canada

Danièle Sauvageau, une autre membre du personnel de soutien, à l’époque consultante pour WPC, aurait reçu les confidences de Stephanie Valin en 2013 au sujet de l’entraîneur Guy Baker. Elle lui aurait dit souhaiter être blessée sévèrement plutôt que d’avoir à s’entraîner avec Baker.

Selon les allégations contenues dans la poursuite, Sauvageau n’aurait rien fait pour la protéger et ne lui aurait pas offert d’aide psychologique.

Un homme se tient debout au bord d'une piscine.

Justin Oliveira

Photo : Université de la Colombie-Britannique

Les plaignantes blâment le directeur général actuel de WPC, Martin Goulet, et Justin Oliveira, ex-entraîneur adjoint et jusqu’en 2021 directeur haute performance de la fédération, d’avoir entretenu une culture du silence et d’avoir failli à leur obligation de protéger les athlètes.

Martin Goulet

Martin Goulet

Photo : Courtoisie : waterpolo.ca

Selon la poursuite, Water Polo Canada aurait ignoré les plaintes répétées des athlètes, des parents et du personnel de soutien au sujet d’un modèle d’entraînement abusif. La fédération aurait plutôt donné plein pouvoir à des hommes en position d’autorité sur de jeunes femmes, remplaçant un entraîneur abusif par un autre.

L’organisation, stipule le document de cour, a volontairement fermé les yeux devant le mal fait aux plaignantes. Ces dernières disent avoir souffert et/ou souffrir encore notamment d’idées suicidaires, du trouble de stress post-traumatique, d’anxiété et de dépression, d’abus d’alcool, de troubles de mémoire, de crises de panique, de difficultés à s’engager dans une relation intime et sexuelle, de troubles alimentaires et de difficultés à se retrouver sous l’autorité masculine.

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