Les 40 ans de la mort de Gilles Villeneuve | Gilles Villeneuve, avant la F1

Quarante ans après sa tragique disparition, Gilles Villeneuve est considéré comme l’un des plus grands pilotes de l’histoire de la Formule 1, même si son palmarès ne compte que six victoires et aucun titre mondial. Le Québécois est arrivé tardivement en F1, à l’âge de 27 ans, et il n’a disputé que cinq saisons complètes en Championnat du monde, mais il s’était déjà bâti une belle réputation à coup d’exploits improbables en piste… et sur neige.

Publié à 5h00

Michel Marois

Michel Marois
La Presse

Un parcours atypique, un talent hors du commun


PHOTOMONTAGE LA PRESSE

À une époque où les pilotes débarquent en F1 avant la vingtaine et où les Grands Prix se résument souvent à de longues processions ennuyeuses, les récits des exploits de Gilles Villeneuve peuvent paraître un peu folkloriques.

D’autant plus que le parcours du pilote québécois a été bien différent de celui, très stéréotypé, des pilotes d’aujourd’hui. Villeneuve, rappelons-le, n’est arrivé en Formule 1 qu’à 27 ans et il n’avait pratiquement aucune expérience des courses en Europe.

En fait, après quelques tentatives en courses d’accélération, c’est d’abord sur la neige que Gilles s’est fait un nom.

Les courses de motoneige étaient très populaires à l’époque et les fabricants québécois investissaient de grosses sommes pour financer leurs équipes et recruter les meilleurs pilotes. Les dons de Villeneuve ont donc vite été repérés par l’équipe Moto-ski qui lui a confié sa meilleure machine. Les victoires s’accumulèrent, jusqu’au triomphe du Québécois au Championnat du monde d’Eagle River, au Wisconsin, en 1974.

Ses gains allaient lui permettre de relancer sa carrière en course automobile.

Dans les années 1970, plusieurs épreuves d’envergure étaient disputées chaque année au Québec, sur le circuit de Mont-Tremblant notamment, et le Grand Prix de Trois-Rivières était un gros évènement avec des épreuves des championnats Can-Am ou de Formule Atlantique. C’est dans cette série que Villeneuve faisait ses classes, avec beaucoup de brio et, en 1976, il allait remporter les championnats américain et canadien avec 9 victoires en 10 courses.


PHOTO ROBERT NADON, ARCHIVES LA PRESSE

Gilles Villeneuve vainqueur de la course Players Québec présentée devant 30 000 spectateurs sur le circuit
Mont-Tremblant, en juillet 1976

À Trois-Rivières, en fin de saison, le Québécois était déjà assuré des titres, mais il allait affronter des pilotes d’un calibre bien supérieur à celui de ses rivaux habituels. Le Britannique James Hunt (champion du monde de F1 cette année-là), l’Australien Alan Jones (futur champion du monde en 1980), l’Italien Vittorio Brambilla (vainqueur d’un Grand Prix en F1), l’Américain Bobby Rahal (champion en série CART) ou le Français Patrick Tambay étaient sur la grille de départ, tout comme un jeune Québécois, Richard Spénard.

« En 1976, je commençais en Formule Atlantique, alors que Gilles, lui, il achevait, raconte celui qui vit maintenant aux Îles-de-la-Madeleine après avoir connu une longue et fructueuse carrière en Amérique du Nord. Dans ces années-là, le niveau était incroyablement relevé à Trois-Rivières, avec plusieurs pilotes de Formule 1, d’autres qui allaient l’être plus tard. Je me pose encore la question aujourd’hui de savoir comment ils réussissaient à les attirer et à les payer… »


PHOTO PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Gilles Villeneuve au Grand Prix de Trois-Rivières en 1976

Le Français Patrick Tambay, qui allait devenir l’un des grands amis de Villeneuve – il est le parrain de son fils Jacques –, raconte que le charme des Québécoises y était pour beaucoup, mais c’est vrai que les organisateurs versaient d’importants cachets aux vedettes européennes.

Richard Spénard se souvient : « Gilles avait d’ailleurs un peu boycotté l’évènement à cause de ça et je m’étais mis dans le trouble en conférence de presse en dénonçant cette pratique alors que nous en arrachions, nous les pilotes locaux, afin de boucler de peine et de misère nos budgets pour prendre part à la course. »

Par contre, c’est vrai que la présence de ces champions a permis à Gilles de se mesurer aux meilleurs et de montrer à tous qu’il était de leur calibre, meilleur qu’eux-mêmes !

Richard Spénard

Et Gilles n’allait pas tarder à les rejoindre au plus haut niveau. La légende veut que James Hunt ait vanté le talent du Québécois à ses patrons de McLaren à son retour en Europe et c’est dans cette équipe que Villeneuve a fait ses débuts en F1, la saison suivante, en Grande-Bretagne. Sa performance – 11e, avec d’excellents temps au tour – a suffisamment intrigué Enzo Ferrari pour qu’il l’invite à Fiorano pour un essai, quelques semaines plus tard. Le départ précipité de Nicki Lauda en fin de saison lui a ouvert les portes de la Scuderia et le reste appartient à la légende du sport automobile.


PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Gilles Villeneuve à l’été 1976

Selon Spénard, Villeneuve était d’autant plus prêt qu’il avait déjà un bon bagage derrière lui.

Il était bien en avance sur nous, parce qu’il avait déjà 26, 27 ans à l’époque, mais surtout parce qu’il avait été champion du monde de motoneige, ce qui lui avait permis d’amasser une tonne d’expérience sur le plan du pilotage, des commandites, des relations publiques. La Formule 1 ne l’intimidait pas.

Richard Spénard

Patrick Tambay estime d’ailleurs que la personnalité du Québécois a vite charmé le petit monde de la F1. « Nous nous sommes justement connus à Trois-Rivières en 1976, racontait le Français il y a quelques années en entrevue. Lui et Joann [sa femme] m’ont invité dans leur motorhome à Berthierville et nous sommes vite devenus amis. Quand ils sont venus en Europe, je les ai invités chez moi et nous sommes toujours restés très proches. »


PHOTO TIRÉE DU SITE DE MCLAREN

Patrick Tambay et Gilles Villeneuve

Les deux pilotes ont débuté au même moment en F1, en Grande-Bretagne en 1977, et c’est Tambay qui a succédé à Villeneuve chez Ferrari, après le drame de Zolder en 1982. « Je ne l’ai évidemment pas remplacé, il était irremplaçable, mais j’ai toujours senti sa présence à mes côtés quand j’étais dans la Scuderia. »

Villeneuve disait qu’il espérait piloter en F1 jusqu’à 40 ans et qu’il comptait bien remporter quatre ou cinq titres mondiaux.

Il en avait les moyens, c’est certain. On ne peut pas savoir ce qui serait arrivé, mais son talent était si grand. Et je pense qu’il aurait permis à Ferrari de s’imposer cette année-là et plusieurs fois encore ensuite.

Patrick Tambay

Très affecté par la disparition de son camarade, Tambay trouvait quand même une forme de consolation dans sa propre situation, en 2018, quand nous l’avons rencontré. Victime de la maladie de Parkinson, le Français est aujourd’hui à 72 ans en perte d’autonomie.

« Plusieurs pilotes de la génération de Gilles sont morts en piste, rappelait Tambay. C’est terrible pour les proches, pour les familles, mais je crois que ces pilotes assumaient parfaitement les risques de leur métier. Et je ne crois pas que Gilles s’imaginait un jour vieux et malade… »

Les sept Grands Prix qui ont fait sa légende


PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Gilles Villeneuve lors de sa victoire au Grand Prix du Canada en 1978

Canada 1978

  • Gilles Villeneuve au Grand Prix du Canada en 1978

    PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

    Gilles Villeneuve au Grand Prix du Canada en 1978

  • Villeneuve lors des qualifications

    PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

    Villeneuve lors des qualifications

  • Gilles Villeneuve avec le drapeau à damier après sa victoire

    PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

    Gilles Villeneuve avec le drapeau à damier après sa victoire

  • Il reçoit les félicitations du premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, sous le regard du maire de Montréal Jean Drapeau.

    PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

    Il reçoit les félicitations du premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, sous le regard du maire de Montréal Jean Drapeau.

  • Gilles Villeneuve lors de la conférence de presse d’après-course

    PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

    Gilles Villeneuve lors de la conférence de presse d’après-course

  • Tout sourire, avec ses trophées

    PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

    Tout sourire, avec ses trophées

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Pour sa première saison complète chez Ferrari, Villeneuve peine à trouver son rythme et la difficile presse italienne ne tarde pas à douter de son talent. Le pilote fait toutefois taire tous ses critiques en fin de saison en remportant le Grand Prix du Canada, sur le circuit qui portera plus tard son nom. Disputée le 8 octobre dans un froid glacial, la course est longtemps menée par le Français Jean-Pierre Javier, mais Villeneuve effectue une belle remontée pour profiter des ennuis mécaniques de son rival et filer vers une victoire qui réchauffe ses milliers de partisans.

France 1979


PHOTO DANIEL JANIN, LA PRESSE AGENCE FRANCE-PRESSE

Jean-Pierre Jabouille célèbre sa victoire au Grand Prix de France de 1979 à Dijon, sous les yeux de Gilles Villeneuve (2e) et de René Arnoux (3e).

La Scuderia Ferrari étant plus compétitive en 1979, Villeneuve remporte trois victoires et finit deuxième au classement du championnat, derrière son coéquipier Jody Scheckter. Le pilote se signale aussi par quelques exploits qui marquent les esprits. En France, le Français René Arnoux (Renault) et lui se livrent un spectaculaire duel en échangeant plusieurs fois leur position, tout en multipliant les touchettes tout au long des derniers tours d’une rare intensité. Le Canadien s’impose finalement, pour la deuxième place, et les deux pilotes reçoivent une formidable ovation sur le podium.

Pays-Bas 1979


PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER F1IMAGES

Gilles Villeneuve dans sa voiture éclopée sur le circuit de Zandvoort, en 1979

Au Grand Prix des Pays-Bas, Villeneuve est encore à la lutte avec Scheckter dans la course au titre mondial, mais il n’a pas droit à l’erreur. Il prend un bon départ, réussit quelques dépassements et semble en bonne position quand il est victime d’une crevaison. Frustré par ce coup du sort, il ne se résigne pas et continue d’attaquer au volant d’une voiture qui part littéralement en morceaux de virage en virage. Aux puits, ses mécanos constatent vite que les dégâts sont irréparables, mais il leur faudra un bon moment avant d’en convaincre leur pilote…

Monaco 1981


PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Villeneuve célébrant sa victoire au Grand Prix de Monaco en 1981

Après une saison décevante en 1980, Villeneuve pilote en 1981 une Ferrari 126CK turbo dont le comportement est brutal et qu’il tarde à dompter. C’est pourtant sur l’étroit circuit de Monaco qu’il va renouer avec la victoire au terme d’un Grand Prix éprouvant. Deuxième sur la grille de départ, il se maintient aux avant-postes tout au long de la course et profite des ennuis de l’Australien Alan Jones (Williams) en fin d’épreuve pour filer vers la victoire. Ses photos sur le podium, savourant le champagne dans sa combinaison détrempée, feront le tour du monde et se retrouveront même à la une du prestigieux magazine Time.

Espagne 1981


PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER HISTORICAL_F1

Villeneuve au Grand Prix d’Espagne en 1981

Nouvel exploit en Espagne, dans le Grand Prix suivant celui de Monaco, où Villeneuve va cette fois faire la course en tête après l’arrêt d’Alan Jones. Seulement 7e sur la grille de départ, il réussit un départ parfait et prend le 1er rang au 14e tour. Pendant les 67 tours suivants, profitant de sa science du pilotage et de la puissance du moteur Ferrari en ligne droite, il résiste aux attaques d’un groupe de plus en plus important de poursuivants. À l’arrivée, Jacques Laffite (Ligier), John Watson (McLaren), Carlos Reutemann (Williams) et Elio de Angelis (Lotus) sont regroupés dans la même seconde derrière le vainqueur. Ce sera la dernière victoire de Villeneuve en F1.

Canada 1981

  • Gilles Villeneuve avec son aileron avant accroché à la verticale

    PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE

    Gilles Villeneuve avec son aileron avant accroché à la verticale

  • En 1981, le Grand Prix s’est déroulé sous la pluie.

    PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

    En 1981, le Grand Prix s’est déroulé sous la pluie.

  • En conférence de presse avec Jacques Lafitte

    PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

    En conférence de presse avec Jacques Lafitte

  • Avec son frère Jacques

    PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

    Avec son frère Jacques

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Le 27 septembre à Montréal, dans le froid et la pluie, Villeneuve signe un autre exploit spectaculaire en arrachant la troisième place au volant d’une voiture imprévisible. Seulement 11e sur la grille, il passe vite à l’attaque, mais une touchette abîme son aileron avant qui reste accroché à la verticale. Privé d’une bonne partie de sa vision vers l’avant, le pilote se guide d’abord sur les lignes bordant le circuit, avant de se « débarrasser » de l’encombrant aileron en roulant sur les vibreurs à l’intérieur des virages ! Il grimpe donc sur le podium de ce qui sera son dernier Grand Prix du Canada.

San Marino 1982


PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER CRYSTALRACING

Gilles Villeneuve et Didier Pironi au coude-à-coude à San Marino en 1982

La saison 1982 est marquée par un conflit entre les équipes et plusieurs d’entre elles boycottent le Grand Prix de San Marino. L’épreuve se résume donc à un duel entre Renault et Ferrari et l’abandon des premières laisse Villeneuve et son coéquipier Didier Pironi face à face pour la victoire. Le Canadien mène la course et l’équipe demande aux pilotes de ralentir et d’assurer le doublé. Villeneuve s’étonne donc de voir Pironi continuer d’attaquer et même prendre la tête qu’il conserve à l’arrivée. Se sentant trahi, Villeneuve refuse de saluer son coéquipier après la course ou d’ouvrir la traditionnelle bouteille de champagne sur le podium. Promettant de prendre sa revanche, il ne parlera plus jamais à Pironi. Le prochain Grand Prix sera disputé en Belgique, sur le circuit de Zolder…

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